Moi j'aime l'entreprise, j'aime l'entreprise !

by / jeudi, 04 septembre 2014 / Publié dans Blog

Un excellent article de Pierre Eric SUTTER que je partage avec vous : 

Non, ce cri du cœur en exergue n’est pas la saillie anticipée d’un patron trop impatient d’organiser l’événement « j’aime ma boite », fête automnale sensée réconcilier les français avec l’entreprise, organisée depuis 1995 par l’ETHIC, mouvement fondé en 1976 par Yvon GATTAZ, père de Pierre, actuel président du MEDEF.

Ce « moi j’aime l’entreprise », c’est Manuel VALLS, actuel premier ministre de la France, présumé socialiste, qui l’a poussé ce 27 août, au lendemain de la composition de son nouveau gouvernement, à l'université d'été du MEDEF dont il était l'invité d'honneur, deux jours avant l’ouverture de l’université du PS de la Rochelle. Si les actes suivent les paroles, c’est un véritable changement de paradigme qui est en œuvre, non seulement politique mais sociétal. Et M. VALLS d’enfoncer le clou : « Je sais qu'il est d'usage d'opposer la gauche et le monde de l'entreprise. Ce que je crois profondément, c'est que notre pays a besoin de sortir des postures, des jeux de rôles. Tout cela nous a fait perdre trop de temps. Notre pays crève de ces postures. »« Sortir des postures » : voilà justement une posture courageuse et rare pour un homme politique – à supposer que M. VALLS soit sincère – qui mérite qu’on s’y arrête. Ce sont les psychosociologues qui d’habitude analysent les postures quand ils se penchent sur nos représentations sociales, ces croyances collectives qui conditionnent non seulement notre façon de penser, nos postures mais aussi nos comportements, donnons un exemple. Si je vous dis « corrida », instantanément dans votre esprit se matérialise un référentiel, un « prêt-à-penser » qui vous indique ce que vous pouvez en dire, l’opinion que vous devez en avoir et la posture ad hoc à tenir, i.e. pour ou contre ; pour les pro, il s’agit d’y voir le combat noble de l’homme contre la bête, la sublimation de la mort qui nous attend dans l’arène de la vie ; pour les contra, il s’agit d’y voir un combat d’arrière-garde de l’homme contre la bête, des souffrances gratuites infligées à un animal qui ne comprend pas ce qui lui arrive et qui ne peut se défendre. Les prosoutiendront mordicus qu’il faut maintenir à tout prix cette tradition du fond des âges, les contras’arcbouteront pour que cet archaïsme soit absolument supprimé, et ce, quand bien même personne des deux camps n’ait assisté à un spectacle réel de tauromachie ou encore moins fait une thèse sur le sujet. Cela peut bien finir – le militantisme pacifique, qu’il soit pour ou contre – ou mal finir : en pugilat, si certains des protagonistes décident qu’ils ont plus raison que ceux d’en face et qu’ils veulent le faire savoir à ces derniers, car les représentations mobilisent fortement nos émotions, pas forcément les plus nobles. Et ce n’est pas le nombre hélas qui peut faire pencher objectivement la balance du bon côté : comme le disait Coluche, « ce n’est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu’ils ont raison »... Bien malin qui saurait dire vraiment ce qu’il en retourne, qu’une des deux argumentations sur la corrida est objectivement vraie ou fausse, car là n’est pas la question : la corrida n’est justement pas une question appelant une réponse rationnelle exprimée en « vrai » ou « faux » car elle ne peut se mettre en équation mathématique. Les représentations sociales ont de fait ceci de pratique qu’elles nous permettent de parler de sujet que nous ne connaissons qu’à peine ; s’il fallait conduire une thèse doctorat pour chaque sujet de discussion présentant un enjeu social nous n’en finirions pas d’être des éternels étudiants et nous serions morts avant d’avoir pu entamer la moindre discussion. Mais ces mêmes représentations sociales ont ceci de limitants qu’elles nous incitent à parler doctement de sujets que nous ne connaissons à peine et d’affirmer comme des vérités vraies des croyances invérifiables voire indémontrables, tout simplement parce que nous sommes nombreux à partager ces représentations sociales, ce qui peut aboutir au dogmatisme et pire, aux préjugés et stéréotypes. C’est ce qui fait qu’un homme politique socialiste, de surcroît premier ministre, est forcément « contre » les entreprises. C’est ce qui fait qu’un chef d’entreprise est forcément un « salaud de patron » exploitant ses salariés.Oui, « notre pays crève de ces postures » qui incitent à se regarder en chien de faïence voire en ennemi dès qu’on a repéré que, du fait de « l’étiquette » de son interlocuteur – plus prosaïquement s’il est de droite (du côté des patrons, des actionnaires ou des banquiers) ou de gauche (du côté des syndicats, des salariés ou des membres de gouvernements socialistes) – il ne sera pas possible de partager les mêmes représentations et d’aboutir à une discussion constructive et encore moins à une action collective. Or les représentations ne donnant qu’une vision partielle du réel, elles ne nous permettent pas de le voir dans sa globalité et de l’appréhender dans sa totalité. Pourtant, quand on cherche à être objectif ou constructif, il est incontournable de considérer les représentations d’autrui parce elles portent un regard différencié du réel vu sous un autre angle, elles viennent justement compléter notre propre regard, ce qui évite que ce dernier ne soit partial. En s’opposant aux représentations d’autrui (voire à autrui), on se coupe d’une partie du réel, et pire, on risque de prétendre que notre vision est la seule vraie. Ainsi, il est contreproductif de s’opposer aux représentations d’autrui, mieux vaut les conjuguer avec les siennes pour se faire une idée moins fausse du réel, ce qui nécessite de vouloir prendre du recul sur ses émotions et de la hauteur sur les représentations en présence – les siennes y compris.Il est urgent que chacun d’entre nous prennent conscience de ce phénomène de postures qui découle des représentations, parce que notre pays est à un tournant de son histoire : la crise n’a que trop duré et la difficulté chronique qu’a la France à s’amender (alors que d’autres pays européens du sud, dans une situation moins envieuse que la nôtre commencent à mieux s’en sortir que nous) est révélatrice de cette propension qu’ont les français à fonctionner autrement qu’en catégories binaires et en opposition. Si l’on continue de s’opposer plutôt que de se rassembler, si l’on continue de voir que son intérêt catégoriel plutôt que l’intérêt général, la situation de la France et des français ira de mal en pis. Il est urgent de revoir sa façon de voir le monde : il ne s’agit pas d’imposer son point de vue, sociétal, politique, de gouvernance, mais de tenter de le partager avec les autres et réciproquement.Le premier ministre a fait un premier pas, un grand premier pas, au risque de se couper d’une frange de sa majorité. Pierre GATTAZ, le patron des patrons, pris à contrepied, a salué « un discours de lucidité, de pragmatisme, de clairvoyance, de courage »« C'était le discours dont on avait besoin. Il y aura peut-être un avant et un après », a-t-il concédé, alors qu’il appelait, quelques instants plus tôt, à « rompre avec une vision archaïque, naïve et parfois marxiste de l'économie ». Espérons que les patrons oseront faire le second pas et que les membres de la majorité trouveront beau jeu de dépasser les clivages surannés pour ne pas mettre de bâton dans les roues du premier ministre. Les français ont besoin de sens et d’exemplarité pour suivre, et ils sont capables de suivre. Le discours de notre premier ministre est un bel exemple de remise en cause de représentations et de prise en compte de celles d’autrui, d’une alternative à l’opposition binaire. Il ne tient qu’à chacun d’entre nous nous de faire de même et de ne pas regarder celui qui a des représentations différentes comme un ennemi mais de fraterniser avec lui. La fraternité est l’une des trois valeurs fondatrices de notre république, sensées nous rassembler en une représentation collective commune, il est temps de la mettre en œuvre pour enfin changer de posture.

Pierre-Eric SUTTER
@sutterpe