Les couacs du CPF

by / dimanche, 26 juillet 2015 / Publié dans Blog

 

Par Cécile Maillard - Publié le 18 juin 2015 | L'Usine Nouvelle n° 3428

 
 Le Medef vient d’investir 2 millions d’euros pour promouvoir la réforme du compte personnel de formation.

 

Des dysfonctionnements parasitent le lancement du compte personnel de formation. Les entreprises attendent pour ajuster leurs plans de formation.Et vous, avez-vous créé votre compte personnel de formation (CPF) ? Seulement 1,5 million de personnes sur 23 millions de salariés et demandeurs d’emploi ont ouvert leur espace personnel sur le site moncompteformation.gouv.fr. Et… 2 000 d’entre eux ont entamé une formation. Les Hiboux, nouveau mouvement à plumes des patrons, alertent : avec la mise en œuvre de la réforme de mars 2014, la formation continue est à l’arrêt. La Fédération de la formation professionnelle (FFP), qui a soutenu la réforme, parle d’une baisse de 15 % du chiffre d’affaires de ses adhérents au premier trimestre 2015.

Salariés et entreprises auraient-ils renoncé à la formation ? En tout cas : plusieurs facteurs expliquent ce démarrage difficile. D’abord, le CPF est peu connu. Pour le promouvoir, le Medef vient donc d’investir deux millions d’euros. « Nous sommes dans une phase délicate, car elle bouscule tous les acteurs, reconnaît Florence Poivey, négociatrice formation pour le Medef. Il reste des points à éclaircir. » Côté syndical, la CGT a décidé de distribuer aux salariés une plaquette détaillant leurs nouveaux droits. Ensuite, les informations ont mal circulé entre les organismes. Le site dédié au compte personnel, géré par la Caisse des dépôts, n’est pas relié aux établissements qui financent la formation (Opca). « Certains salariés doivent imprimer des captures d’écran et les envoyer par la Poste », raconte Arnaud Portanelli, du mouvement des Hiboux. Le moteur de recherche du site permet difficilement de trouver une formation.

 

LES COURS DE LANGUE ENFIN RÉINTÉGRÉS

Autre problème, les listes de formations ne sont pas prêtes. Contrairement au droit individuel de formation (DIF), le CPF ne peut être utilisé que pour les formations figurant sur des listes dressées par les partenaires sociaux au niveau national, par branche ou par région. Si la quasi-totalité des régions a rendu sa copie, ainsi qu’une cinquantaine de branches représentant 70 % des salariés, les listes nationales ne sont toujours pas définitives. Au départ, les cours de langues n’y figuraient pas. « Depuis la mi-avril et leur réintégration dans la liste, les ouvertures de CPF montent en flèche », observe le directeur général d’Opcalia, Philippe Huguenin-Génie. Les formations éligibles au CPF doivent être certifiantes. La métallurgie y a donc joint ses principaux certificats de qualification professionnelle. Pour Gilbert Font, le directeur de l’université Safran, « donner accès aux salariés d’une filière aux mêmes certifications leur donnera plus de mobilité fonctionnelle et avantagera aussi leurs employeurs ».

Le CPF appartient au salarié, qui peut l’utiliser sans accord de son employeur, hors de son temps de travail. Mais les entreprises n’ont pas l’intention de renoncer aux heures qu’elles maîtrisaient jusqu’ici avec le DIF. « Nous considérons que les certifications découlant d’une obligation réglementaire, comme les habilitations à la sécurité, valident des compétences renforçant l’employabilité des salariés, estime Gilles Lodolo, le directeur emploi-formation à l’Union des industries et des métiers de la métallurgie (UIMM). Leur éligibilité au CPF ne devrait pas faire débat. » Franck Leguem, chargé de la formation chez Safran, abonde : « De grands groupes industriels travaillent pour rendre les formations au lean éligibles au sein du CPF. » Et se demande : « Comment convertir en CPF des formations jusqu’ici financées par le plan formation ? » Paul Desaigues, conseiller confédéral à la formation professionnelle pour la CGT, le déplore : « Certaines entreprises font de l’optimisation financière en faisant porter par le CPF des formations financées avant par le plan formation. »

L’ABONDEMENT : UN OUTIL POUR SOUTENIR LES FORMATIONS

Pour orienter leurs salariés vers les parcours d’apprentissage qui les intéressent, les entreprises disposent d’un outil : l’abondement. La plasturgie a signé un accord apportant un complément d’heures aux salariés se formant aux certificats professionnels de la branche, via le CPF. L’Opca de la métallurgie a aussi prévu « des abondements si un salarié souhaite utiliser son CPF pour une formation certifiante de la branche », indique Gilles Lodolo. « Si le projet de formation du salarié répond à celui de l’entreprise, nous compléterons son financement », indique Magali David, la directrice emploi, formation et diversité chez Schneider Electric France. Depuis début 2015, Schneider a accompagné une vingtaine de CPF. Le cabinet de conseil ADP pousse ses clients à mettre en place ces politiques incitatives, « parce qu’il y a de plus en plus d’adéquation entre l’offre du CPF et les besoins de l’entreprise », note Kenza El Khomri, la directrice activité human capital management. L’heure de vérité, pour la formation, sonnera cet automne, quand les entreprises devront préparer leur plan de formation pour 2016. Avec la réforme, celles de plus de 300 salariés ne sont plus obligées de verser une cotisation. Vont-elles laisser tomber la formation ? Dans les grands groupes, la question se pose à peine : « On va poursuivre et augmenter notre effort », répond Gilbert Font, chez Safran, qui consacre 4 % de sa masse salariale à la formation. Dans l’aéronautique, les PME ne peuvent pas relâcher leurs efforts. « Nous sommes en phase de croissance, donc condamnés à former », explique Jean-Michel Jurine, le directeur du site de Savigny-le-Temple (Seine-et-Marne) du Piston français (LPF). En revanche, chez les équipementiers automobiles, « les directions financières refusent aux ressources humaines des dépenses qui ne sont plus obligatoires », témoigne le responsable départemental d’un Opca.

La Confédération générale du patronat des petites et moyennes entreprises (CGPME) s’alarme. « La fin de l’obligation de cotiser met un terme à la mutualisation des fonds, s’inquiète Jean-Michel Pottier, chargé de la formation. Beaucoup d’entreprises ne pourront pas financer seules leurs formations. » Pour Florence Poivey, du Medef, « il y a beaucoup d’impatience, mais une réforme de cette ampleur ne pouvait pas s’établir en quelques mois ». Le président de la FFP, Jean Wemaëre, parle d’un « problème conjoncturel ». Il regrette, comme la CGT, l’absence de période transitoire. Les victimes collatérales de ce changement seront probablement les petits organismes de formation. Faire le ménage parmi les nombreuses officines était l’un des objectifs, mais il ne faudrait pas non plus jeter le bébé avec l’eau du bain…